De rouille et d’os
Croisière plongée dans le lagon de Truk
Un reportage de Pascal Kobeh
Pour les plus anciens, qui comme moi furent les lecteurs du magazine Spirou, il y a un petit retour vers le passé, lorsque l’on met pour la première fois la tête sous l’eau dans les eaux de ce lagon au nom pas vraiment défini : Truk ou Chuuk. J’imagine assez facilement Buck Danny à la tête de son escadrille, en plein piqué, mitraillant et bombardant à tout va tout ce qui se trouve dans le viseur de son chasseur Grumman Hellcat.
L’Opération Hailstone (grêlon en anglais) s’est déroulée le 17 et 18 février 1944. En deux jours, ce qui s’est révélé être la plus grande bataille aéronavale de la guerre du Pacifique a envoyé au tapis une cinquantaine de bateaux et près de 300 avions presque tous japonais, sans compter plusieurs milliers de soldats japonais tués (les chiffres varient entre 1.600 et près de 5.000). Cette opération marque certainement un tournant dans la guerre du Pacifique car elle détruisit ce qui était considérée comme la base fortifiée la plus importante de la flotte japonaise, d’où les surnoms de « Gibraltar du Pacifique » ou encore de « Pearl Harbor » japonais que lui donnaient les alliés.
Suite à cette attaque, Truk Lagoon est aujourd’hui considéré comme le cimetière marin le plus important du monde. Même si, ayant eu vent par leur service de renseignement de l’attaque imminente, les Japonais avaient envoyé une semaine plus tôt vers Palau certains de leurs navires les plus emblématiques. En avril de la même année les Américains remirent le couvert lors des attaques du 29 et 30 et détruisirent près d’une centaine d’avions et quelques bateaux supplémentaires.
En 1969 le Commandant Cousteau et son équipe (dirigée par son fils Philippe) passent deux mois sur place et tournent « Le Lagon des navires perdus », documentaire sur cette tragédie survenue 25 ans plus tôt. Entre ces dates, Truk (ou Chuuk, c’est selon) fut oublié des hommes. D’abord parce que, avec la fin de la guerre, le lagon avait perdu son importance stratégique et aussi parce que pendant plusieurs décennies ses eaux n’était plus qu’une mare de fuel avec des milliers de litres répandus suite à ces attaques. Ce qui devait être un désastre écologique n’attirait pas les touristes et à cette époque, dénoncer cette situation n’était pas à la mode.
Si le Commandant Cousteau fut un précurseur car nombre d’épaves n’étaient pas identifiées, aujourd’hui, Truk Lagoon, constitue un paradis pour les plongeurs avides de sensations fortes et passionnés d’histoire. C’est dans des eaux limpides à la visibilité exceptionnelle et à toutes les profondeurs que reposent tous ces vestiges de l’histoire récente. On y trouve quasiment tout ce que l’homme a pu fabriquer comme bâtiments et engins de guerre : toutes sortes de bateaux, d’avions, mais également des chars, des pièces d’artillerie, des canons, des périscopes pour sous-marins… ainsi que de nombreux ustensiles de la vie quotidienne à bord de ces navires ou encore des accessoires des pilotes de chasse ou de bombardiers.
Que l’on soit plus passionné par la nature et ses créatures que l’on rencontre (quand on a de la chance) au fil de nos immersions que par les épaves, on ne peut s’empêcher d’être saisi, pris à la gorge par la dimension de ce site.
Une partie de notre histoire, de notre destin s’est jouée dans ces eaux. Ces tôles d’acier sont toutes le théâtre d’une tragédie qui s’est déroulée il y a un peu plus de 70 ans. Les chars et les canons qui parsèment les ponts du San Francisco Maru ou du Nippo Maru n’étaient pas là pour la décoration.
Pénétrer les entrailles de ces monstres d’acier gisant ici pour l’éternité, c’est revivre une tranche de vie : les cuisines (Kensho Maru, Fujikawa Maru…), salles de bain (Seiko Maru, Fujikawa Maru…) salles des machines (presque tous les bateaux) avec tous les restes, bouteilles, assiettes, pots divers, cadrans, masques à gaz, fioles médicales, mais aussi bulldozers, camions, obus, cartouches... Le retour en arrière est garanti. Se dire que notre présent fut déterminé par le courage, le sacrifice, la férocité de ces milliers d’acteurs qui ont habité ces navires et avions et de ceux qui les ont envoyés par le fond, ne laisse personne insensible, pas même le plongeur le plus endurci.
Et au hasard de nos explorations dans ce dédale de coursives, d’escaliers de boyaux, il peut même arriver de se retrouver nez à nez avec quelques ossements.
Même si les autorités japonaises ont remonté les restes des milliers d’hommes qui ont perdu la vie lors de cette opération, pour honorer leur mémoire et leur donner une sépulture dans leur pays, il peut ainsi être possible, au détour de l’exploration de certaines épaves (et pas forcément les plus profondes), de tomber sur les restes de quelque marin ou soldat tombé au combat et coincé pour l’éternité dans son cercueil de métal.
Considéré comme un mémorial dédié à tous les morts de cette bataille, le lagon est un véritable musée sous-marin. Il est d’ailleurs interdit sous peine d’amende voire de prison, de déplacer et a fortiori d’emporter le moindre objet, véritables reliques historiques. A chaque coup de palme c’est l’histoire de la guerre du Pacifique qui défile devant notre masque. Histoire maintenant habitée par une faune fixe des plus impressionnante pour certaines des épaves (Shinkoku Maru, Fumitzuki, Fujikawa Maru, Gosei Maru…) ainsi que par divers poissons.
Episode marquant de la guerre du Pacifique par l’importance des pertes occasionnées, Truk Lagoon, reste une destination mal connue par les touristes Français, car située aux antipodes et assez onéreuse. Elle n’en demeure pas moins un sanctuaire marin pour les Japonais et une destination privilégiée pour les plongeurs anglo-saxons à la fois amoureux de la « ferraille » et passionnés d’histoire.
70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Truk Lagoon est à la fois un immense musée sous-marin et le témoin de la folie et des passions humaines, accessible à quelques privilégiés.